Place des femmes, reine noire, costumes… Quelles libertés s’offre “La Chronique des Bridgerton” avec l’époque de la Régence anglaise ?

Des intrigues scandaleuses à la Gossip Girl dans l’univers poudré de la Cour anglaise du début du 19e siècle, voici la recette qui permet à La Chronique des Bridgerton de cartonner sur Netflix depuis fin décembre. Cette production de la papesse de la série à succès Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy, MurderScandal) bat des records d’audiences. Avec déjà 82 millions de spectateurs dans le monde, elle est la série la plus populaire de l’histoire de la plateforme. Le scénario ? Alors que “la saison” débute – entendez la course aux meilleurs partis, ou à l’amour pour les plus chanceuses des jeunes filles de bonne famille – une mystérieuse Lady Whistledown sévit. À coups de chroniques scandaleuses, elle divertit autant qu’elle terrifie les membres de la Cour, capable de faire monter les unes au sommet… et de ruiner la réputation et le potentiel mariage des autres. 

La Chronique des Bridgerton est une adaptation d’une série de romans historiques de Julia Quinn parus dans les années 2000. Mais loin de la fiction d’époque, la série prend des libertés – assumées – avec l’histoire. Esthétique pop, coiffures et costumes outranciers, noblesse métissée… La volonté affichée du showrunner Chris Van Dusen est de toucher le public d’aujourd’hui avec une esthétique et des enjeux contemporains. Alors, quelle est la part de réalité et de modernité dans La Chronique des Bridgerton ? Franceinfo a passé en revue le scénario, les costumes ou encore les dialogues avec des spécialistes de l’Angleterre du 19e siècle.  

(Attention, cet article dévoile des informations sur l’intrigue de la série)

La Cour au temps de la Régence est-elle bien représentée ?

C’est indéniable, un réel effort de documentation historique a été accompli par les créateurs de La Chronique des Bridgerton. La série prend place au temps de la Régence anglaise, une période qui court de 1811 à 1820, et ça se voit. On reconnaît la vie à la Cour, les lieux emblématiques ou encore la mode vestimentaire de l’époque. Les bals sont chapeautés par la reine Charlotte, toujours sans son mari George. Un choix scénaristique historiquement justifié puisque George III est déclaré malade mental de façon permanente à partir de 1811. On le verra ainsi apparaître dans l’épisode 5 dans un bref accès de lucidité, avant qu’il ne retombe dans la folie. Les bals et les mondanités sont bien représentés selon Aurélie Depraz, passionnée d’histoire et auteur de romans sur la Régence anglaise”La fameuse saison londonienne est authentique. Par exemple, la présentation des “débutantes” à la reine que l’on peut voir dans la série était une pratique avérée”, analyse-t-elle. Le tout est agrémenté d’une touche de modernité, notamment grâce au choix de la bande originale. Aux bals, on peut entendre des remixes classiques de chansons pop, comme ce cover du tube Thank U next d’Ariana Grande par le Vitamin String Quartet. 

Autre effort pour coller à l’histoire : La Chronique des Bridgerton a été tournée dans les hauts-lieux de la noblesse anglaise du 19e siècle. “Le palais Saint-James et la ville de Bath que l’on voit dans la série sont des grands lieux de la Régence avec Londres”, rapporte Aurélie Depraz. Autres lieux caractéristiques visibles à l’écran : Painshill Park, où aiment flâner les membres de l’aristocratie, les jardins de Vauxhall, où se déroule le bal en extérieur, et Grosvenor Square, où habitent les Bridgerton.   

La famille Featherington au Painshill Park, haut-lieu de l’époque Géorgienne  (LIAM DANIEL / NETFLIX / BRIDGERTON)

Broderie pour les jeunes filles, paris pour les hommes… Une réalité ? 

Pendant que Daphne (Phoebe Dynevor), l’héroïne de la saison 1, s’adonne au piano et à la broderie, son frère aîné Athony sirote des verres de whisky dans des bars. Un juste portrait de l’éducation et des occupations des jeunes gens au temps de la Régence anglaise ? Selon la maîtresse de conférences en civilisation britannique Claire Boulard-Jouslin, oui. “Les jeunes filles acquéraient des manières, une forme de savoir social : savoir danser, jouer d’un instrument de musique, chanter. Le tout, dans le but d’attirer un prétendant”, révèle-t-elle. Pour l’historienne, les occupations des hommes de l’aristocratie sont également bien dépeintes. “Les paris, les jeux étaient des activités extrêmement aristocratiques”, explique Claire Boulard-Jouslin. L’engouement pour la boxe était lui aussi une réalité : “Le début du 19e siècle était surnommé “l’âge d’or de la boxe”. Les hommes de l’aristocratie étaient des sortes de mécènes pour les sportifs”, poursuit la chercheuse. Certains détails sont toutefois anachroniques, notamment les scènes dans lesquelles Eloise Bridgerton fume en cachette avec son frère Benedict. “L’invention de la cigarette comme produit de consommation courante n’a eu lieu que plusieurs décennies plus tard”, affirme Aurélie Depraz. 

Anthony Bridgerton et le Duc de Hastings (LIAM DANIEL / NETFLIX / BRIDGERTON)

La Chronique des Bridgerton ne se limite pas à un portrait de l’aristocratie et montre également le quotidien d’artistes, de commerçants, et des classes populaires. Dans l’épisode 3, Lady Featherington emmène ainsi Marina Thompson, une cousine éloignée de son mari, dans les quartiers pauvres. La modiste qui habille les jeunes filles pour les bals où elles rencontrent leurs prétendants tient ainsi un rôle important. Anthony Bridgerton entretient quant à lui une relation avec une chanteuse d’opéra, Siena. 

Les costumes respectent-ils le “style Régence” ?

Les costumes sont en partie authentiques. Selon Aurélie Depraz, on retrouve dans La Chronique des Bridgerton le “style Régence”. “Les jeunes filles sont habillées de robes qui ressemblent presque à des toges avec un côté “vestale romaine”, la poitrine très haute, qui étaient réellement à la mode à cette époque”, affirme-t-elle. “Les costumes masculins sont eux aussi assez bien étudiés : redingotes, pantalons moulants, bottes hautes, gilets, la coiffure romantique, le côté “dandy””, poursuit la romancière. Cependant, vous aurez probablement remarqué que tout n’est pas d’époque dans les looks des protagonistes… On aperçoit ainsi la reine coiffée d’une perruque violette ou de dreadlocks. Outre les coiffures exubérantes, “il y a des robes très colorées avec des tissus à fleur, des coupes qui diffèrent de celles d’époque”, relève Aurélie Depraz. Mais ces anachronismes ne sont pas gratuits. Dans une interview sur Netflix, la costumière de La Chronique des Bridgerton Ellen Mirojnick révèle avoir fait une “interprétation” avec des “éléments modernes” des “bases de la silhouette 1813”. “Nous avons rendu le tout plus luxueux et somptueux et introduit une palette de couleurs moderne”, explique-t-elle. En tout, 7500 pièces ont été créées spécialement pour la série. 

La reine Charlotte et certains aristocrates étaient-ils noirs ?

Shonda Rhimes a toujours eu à cœur de mettre la diversité au cœur de ses castings. Néanmoins, “le choix assumé de représenter toutes les couleurs de peau n’est pas représentatif de la société de l’époque”, déclare Aurélie Depraz. Les personnes noires étaient tout de même bel et bien présentes dans la société anglaise du début du 19e. “Il n’y a plus d’esclavage mais des enfants d’esclaves habitent dans le pays. Un certain nombre ont pu pénétrer dans les milieux aristocratiques mais n’avaient pas accès au rang de courtisans, comme cela est montré dans la série”, commente Claire Boulard-Jouslin. Par ailleurs, certains personnages noirs sont inspirés de personnes ayant existé. Le meilleur ami du Duc de Hastings est basé sur le célèbre boxeur noir Bill Richmond, selon l’historienne et consultante sur la série Hannah Greig interrogée par le New York Times. 

Certains historiens pensent que la reine Charlotte avait des ancêtres noirs. C’est le cas de Mario de Valdes y Cocom, un chercheur spécialisé sur les pans inexplorés de l’histoire noire. Interviewé par le Washington Post, il explique que la reine Charlotte descendrait d’une branche noire de la famille royale portugaise : Alfonso III et sa concubine maure Ouruana. Un de leur fils, Martin Alfonso, se serait marié à la famille noble de Sousa, qui a aussi des ancêtres noirs. Charlotte aurait ainsi du sang africain des deux côtés de la famille. Mario de Valdes y Cocom a ensuite découvert que le Baron Christian Friedrich Stockmar avait décrit la reine comme “petite et courbée, avec un véritable visage de mulâtresse”, un nez “trop large” et des lèvres “trop épaisses”.  

Au final, les origines de la reine Charlotte n’ont jamais été prouvées. Quoi qu’il en soit, le but du créateur Chris Van Dusen n’était pas de refléter la réalité, mais d’imaginer un monde dans lequel la reine serait bel et bien métissée et aurait transformé la société anglaise. Comme il le révèle au New York Times“Ça m’a fait me demander à quoi ça aurait pu ressembler. Aurait-elle pu utiliser son pouvoir pour élever les autres personnes de couleur dans la société ? Aurait-elle pu leur donner des titres, des terres, des duchés ?” 

Les filles étaient-elles aussi obsédées par le mariage ? 

Toute l’intrigue de la saison 1 est tournée autour de la recherche de mari de Daphne. En s’affichant avec le très en vue Duc de Hastings (Regé-Jean Page), elle met en œuvre un stratagème pour attirer les meilleurs partis à elle et éviter un mariage arrangé par son frère avec Nigel Berbrooke, un homme qui la répugne. “Cette obsession du mariage est une réalité”, confirme Claire Boulard-Jouslin. Le scénario illustre bien la tension entre l’importance des alliances et la volonté de faire un mariage, sinon d’amour, du moins d’amitié : “Depuis la fin du 18e siècle émerge une idéologie dite domestique qui promeut l’idée que le mariage est quand même une forme de compagnonnage, une forme d’amitié entre les époux, donc une forme d’amour finalement”, explique la chercheuse. Des aspirations qui, selon elle, se développent en lien avec la montée en puissance des romans qui instaurent “un puissant imaginaire de l’amour”. Mais attention, “pas question de faire des mésalliances”, conclut l’historienne. La hantise de toute jeune fille est “de rester vieille fille”, mentionne quant à elle Aurélie Depraz. Cette peur est bien illustrée dans la série quand le père Featherington se retrouve ruiné : un drame car la famille se retrouve alors sans argent pour marier ses filles. 

Certaines femmes de la série souhaitent s’élever hors du cadre du mariage, comme la jeune Eloise Bridgerton. Si le personnage est jugé “osé pour l’époque” par Aurélie Depraz, il s’inspirerait selon elle des idées de la philosophe du 19e siècle Mary Wollstonecraft, pionnière du féminisme en Angleterre. Elle dénonce notamment le manque d’éducation des jeunes filles à l’origine de leur manque de liberté.

Les jeunes femmes étaient-elles aussi ignorantes en matière de sexualité ?

Entre scènes de sexe poussées et situations cocasses – ou dramatiques – causées par l’ignorance totale des jeunes filles en matière de procréation, La Chronique des Bridgerton exploite à fond le sujet de la sexualité. Ainsi, Daphne ne sait absolument rien et même une fois son mariage consommé, elle ne comprend toujours pas exactement comment sont conçus les enfants. “Le tabou autour de la sexualité et l’ignorance des jeunes femmes qui en découlait étaient une réalité”, déclare Aurélie Depraz. Dans une scène qui semblerait absurde aujourd’hui, Eloise Bridgerton et Penelope Featherington se demandent ce qui cause les grossesses. “Sinon comment être sûres que ça ne nous arrivera pas ?”, s’inquiète la jeune Bridgerton. 

Le tabou autour de la sexualité va de pair avec l’impératif de la chasteté avant le mariage pour les jeunes femmes. Tant et si bien qu’au sein des grandes familles, “les filles peuvent devenir des fardeaux, comme le personnage de Marina Thompson qui est enceinte et qu’il faut absolument marier rapidement”, souligne Claire Boulard-Jouslin. 

Le personnage de Lady Whistledown aurait-il pu exister ?

Pour Claire Boulard-Jouslin, “le nombre de femmes auteurs a grimpé de manière exponentielle du milieu du 17e siècle jusqu’à nos jours, et ce au sein de plus en plus de genres : romans, journaux… En ce sens, le personnage de Lady Whistledown est crédible”. Selon cette historienne qui a travaillé sur le journalisme féminin, les “chroniques de ragots” constituaient un genre littéraire à part entière, avec des écrivaines pionnières telles que Eliza Haywood ou Manley Delarivier. Le personnage aurait donc pu exister, mais probablement pas en la personne de Penelope Featherington. “Très peu de femmes écrivaines venaient de l’aristocratie, nuance Claire Boulard-Jouslin. Il y avait une question de classe, une stigmatisation. Une femme qui écrivait devenait alors une femme publique, et à l’époque une femme publique, c’était une putain”, ajoute-t-elle. 

Selon Aurélie Depraz, il aurait été possible de publier de telles chroniques mais seulement sous un pseudo, ce qui est le cas. “Avec de telles commérages, on prend trop de risques vu l’importance de la réputation dans la société de l’époque”, déclare-t-elle. Pour la romancière, il aurait fallu être une femme très indépendante financièrement pour tenir le choc en cas de démasquage. De plus, ces chroniques étaient “davantage méprisées par la noblesse que dans la série”.

La révélation de l’identité de Lady Whistledown ne marque pas le coup d’arrêt de la série : une saison 2 a été officiellement annoncée par Netflix. Le tournage est prévu pour le printemps 2021 et l’intrigue sera cette fois-ci tournée autour du personnage d’Anthony.

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